TUNIS — Le Livre blanc sur l'intelligence artificielle élaboré par l'Atuge, l'association des Tunisiens des grandes écoles, propose une stratégie nationale à horizon 2030 construite sur un couple de chiffres inconfortable : la Tunisie compte 4 120 développeurs par million d'habitants — l'une des densités les plus fortes d'Afrique du Nord — pour un taux d'adoption de l'IA de 12,7 % à fin 2025.

Le document, intitulé « TunisIA — Construire notre avenir à l'ère de l'IA », a été présenté le 21 juillet à Tunis en marge de la troisième édition du Tunisia Global Forum, et son contenu détaillé a été exposé cette semaine. Il a été élaboré bénévolement, sur plusieurs mois, par un comité de 22 membres, et comporte 41 recommandations réparties en trois axes et deux leviers. Il est publié en open source.

« Ce Livre blanc a vocation à être partagé, discuté et enrichi au rythme des transformations technologiques », écrivent ses auteurs, qui invitent les acteurs publics, privés et associatifs à y contribuer.

Amine Aloulou, l'un des initiateurs, a présenté le document non comme un programme figé mais comme un point de départ pour une réflexion collective.

Le diagnostic

Le cadre posé par les auteurs est que l'IA a cessé d'être une option technologique pour devenir une infrastructure de base qui redéfinit la compétitivité des États — une technologie à usage général qui se diffuse dans tous les secteurs et réorganise les chaînes de valeur.

Pour la Tunisie, ils identifient une double exposition. À l'actif, un vivier important d'ingénieurs formés. Au passif, quatre freins nommément désignés : l'absence de data centers d'envergure, le manque de compute souverain, la fuite des cerveaux et le sous-équipement des PME, qui représentent selon eux 90 % du tissu économique.

Ils désignent un secteur en première ligne : les fonctions de services externalisées, l'activité d'offshoring qui emploie une part significative des diplômés tunisiens, et que l'IA générative et agentique transforme avant toute autre. C'est le point le plus incisif du rapport. La partie de l'économie tunisienne construite sur l'exportation de travail qualifié à moindre coût est celle que l'automatisation atteint en premier.

La frugalité comme stratégie, non comme contrainte

La vision affichée pour 2030 est celle d'une économie capable de créer, d'adopter et de déployer une intelligence artificielle de confiance. Ce qui distingue le document de la plupart des stratégies nationales d'IA est son refus explicite de la dépense mimétique.

Compte tenu de la rareté des ressources, écrivent les auteurs, la Tunisie ne pourra se distinguer que par la pertinence et l'efficacité de son approche : une IA « smart et frugale », qui privilégie l'évolution de l'existant à la création ex nihilo, la mutualisation à la duplication, l'expérimentation évaluée à la généralisation précipitée, et qui juge chaque initiative à un seul étalon, la création de valeur et la compétitivité mesurables.

Les cinq principes directeurs en découlent. Partir des usages et des besoins réels, et dimensionner les investissements — notamment en calcul et en infrastructures — par la demande effective plutôt que par mimétisme. Construire les capacités stratégiques par paliers, en levant les obstacles réglementaires et organisationnels dont la suppression produit rapidement des effets structurants. Concevoir une IA de confiance d'abord pour les citoyens, avec protection des données, cybersécurité, transparence des algorithmes et gestion des risques dans un cadre tunisien aligné sur les standards internationaux sans en être la copie. Retenir les talents établis, reconvertir les professionnels des métiers exposés, mobiliser la diaspora et former décideurs, agents publics et enseignants. Enfin, organiser la coopération entre institutions, recherche, startups, entreprises établies, société civile et partenaires internationaux.

Ce que le Livre blanc ne peut pas fournir

Le document d'une association bénévole, si construit soit-il, n'est pas une politique publique. Le site spécialisé Tunisie Haut Débit a publié cette année un article intitulé « Stratégie nationale de l'IA en Tunisie : annoncée depuis 2018, toujours introuvable en 2026 » — rappel utile que le déficit sur ce dossier n'a que rarement été un déficit de plans.

C'est aussi pourquoi la publication en open source est plus qu'une formalité. En rendant le texte public et amendable, l'Atuge permet qu'il soit adopté, critiqué ou ignoré au grand jour plutôt que de circuler entre institutions. La seule épreuve qui distinguera ce Livre blanc de ceux qui l'ont précédé est de savoir si l'une au moins des 41 recommandations trouvera un responsable, une ligne budgétaire et une échéance.