TUNIS — L'association tunisienne Aswat Nissa (Voix de Femmes) lancera le 12 août ce qu'elle présente comme la première plateforme électronique du pays dédiée au recensement et à la documentation des féminicides, à l'occasion de la présentation de son troisième rapport annuel sur ces crimes, consacré à l'année 2025.
L'association indique que l'outil doit centraliser les informations relatives aux affaires, rendre les données accessibles aux chercheurs, aux médias et aux organisations de la société civile, et améliorer le suivi d'un phénomène dont l'ampleur réelle reste difficile à établir. Elle avance trois motifs : la poursuite de ces crimes, l'insuffisance des statistiques officielles et la persistance de l'impunité.
Selon les données documentées par l'association, le nombre de féminicides qu'elle a pu recenser est passé de six en 2018 à 25 en 2023, 26 en 2024 et 30 en 2025. Le rapport 2025 fait suite aux éditions consacrées à 2023 et 2024.
La conférence de présentation est prévue à 10h00 à Tunis, en présence d'acteurs institutionnels, de représentants de la société civile et de spécialistes des droits des femmes. Elle se tient à la veille de la Fête nationale de la femme, célébrée chaque 13 août en Tunisie.
Ce que signifie une base de données associative
La portée de ce lancement tient autant à ce qui est mesuré qu'à l'identité de celui qui mesure.
La Tunisie s'est dotée de la loi organique n° 58 de 2017 relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes, texte alors considéré comme l'un des plus complets de la région. Il a instauré des obligations de signalement, des unités de police spécialisées et des mécanismes de protection. Ce qu'il n'a pas produit, c'est un décompte public, régulièrement actualisé, des femmes tuées. À défaut, les chiffres de référence qui circulent dans le débat tunisien — ceux que citent députés, journalistes et chercheurs — proviennent d'une association fonctionnant sur des financements par projet.
Cela a une conséquence concrète pour l'action publique. Les dispositifs de prévention se calibrent sur des données : concentration géographique des faits, part des victimes ayant déjà déposé plainte, nombre de femmes couvertes par une mesure de protection, délai entre le premier signalement et le décès. Ces variables déterminent si la défaillance se situe du côté de la police, de la justice, du réseau d'hébergement ou de la loi elle-même. Un décompte tenu hors de l'État peut établir que des femmes meurent ; il lui est beaucoup plus difficile d'établir où la chaîne de protection a cédé.
Lire les chiffres avec précaution
La courbe du recensement d'Aswat Nissa — six cas documentés en 2018, trente en 2025 — doit être lue avec la réserve que l'association elle-même met en avant en présentant la plateforme. Cas documentés n'équivaut pas à cas survenus. Une part de la hausse traduit la capacité croissante de l'association à identifier, vérifier et archiver des faits qui, les années précédentes, n'auraient été rapportés que comme des faits divers isolés, quand ils l'étaient. Les chiffres mesurent à la fois un phénomène et l'effort grandissant déployé pour le voir.
C'est précisément l'argument en faveur d'une base permanente et structurée plutôt que d'un rapport annuel : seule une méthodologie stable appliquée dans la durée permet de distinguer une tendance réelle d'une meilleure détection.
Suite
Aswat Nissa présente la plateforme comme un instrument de redevabilité : documentation renforcée, données plus accessibles, et plaidoyer pour des mécanismes de prévention et de protection qu'elle juge plus efficaces que ceux en vigueur. Qu'elle devienne une référence ou un registre parallèle dépendra largement de la réponse des institutions présentes le 12 août, et de la décision des organismes publics détenteurs des dossiers d'alimenter ou non un décompte qu'ils ne contrôlent pas.