TUNIS — L'ambassade des États-Unis à Tunis a annoncé jeudi un programme présenté comme un soutien à l'investissement privé transparent dans le phosphate tunisien. Le document qui le fonde — un appel à candidatures du département d'État publié sur Grants.gov sous la référence DFOP0019505 — est plus précis que l'annonce : la subvention est comprise entre un million et 1,536 million de dollars, et son objet déclaré est de mobiliser plus de 100 millions de dollars de capitaux privés américains pour prendre une participation de 30 à 40 % dans une seule société, PhosCo Ltd.

PhosCo est une entreprise australienne cotée à Sydney. Elle développe le gisement de Gasaat, dans la région de Kasserine, au sein du bassin minier du Nord-Ouest — distinct du bassin de Gafsa exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), publique.

La subvention n'est pas une aide, et les 100 millions de dollars ne sont pas un investissement acquis. Il s'agit de la cible fixée à l'organisation qui remportera l'appel. Les candidatures sont closes le 2 septembre ; la mise en œuvre doit démarrer le 1er octobre 2026 et durer de 18 à 24 mois.

Ce que l'opérateur retenu devra livrer

L'organisation sélectionnée devra identifier des fonds de capital-investissement, des financeurs institutionnels et des investisseurs stratégiques susceptibles d'investir directement dans PhosCo. Elle pourra constituer des espaces sécurisés d'échange de documents, organiser des présentations aux investisseurs et accompagner les vérifications financières et juridiques. Elle devra aussi se coordonner avec l'International Development Finance Corporation américaine et d'autres institutions pour bâtir des montages combinant fonds propres, prêts et instruments de réduction du risque.

Deux volets complètent la levée de fonds : un accompagnement juridique pour la préparation d'accords de coentreprise et de contrats d'achat de long terme, et une analyse économique des sous-produits du traitement du phosphate, dont le cadmium.

Le document chiffre également le retour attendu côté américain — de 15 à 25 millions de dollars d'exportations d'équipements et de 75 à 125 emplois industriels aux États-Unis — et fixe une sortie : le soutien s'arrête une fois les capitaux américains installés dans PhosCo, les normes techniques américaines intégrées au projet et les premiers contrats d'achat signés.

La clause qui porte l'essentiel

L'objectif affiché du programme est d'établir une chaîne d'approvisionnement durable en phosphate tout en empêchant l'entrée d'« entreprises publiques non marchandes ». Aucun pays, aucune entreprise n'est nommé. La formule appartient au vocabulaire employé par Washington depuis qu'il traite les minerais critiques comme un enjeu de sécurité ; dans ce vocabulaire, la référence est généralement lue comme visant la Chine — mais cette lecture reste une interprétation du texte, non une mention qu'il contiendrait.

L'instrument compte autant que le montant. Un « cooperative agreement », et non une simple subvention, donne au gouvernement américain un droit de regard sur la sélection des investisseurs, des institutions financières et des conseillers techniques, et impose son accord écrit sur certains documents techniques, commerciaux et juridiques avant leur transmission aux partenaires tunisiens.

Ce que le document ne dit pas

Deux chiffres appellent la prudence. L'appel décrit le bassin du Nord-Ouest comme un gisement de 146 millions de tonnes exploitable une cinquantaine d'années ; PhosCo fait désormais état de 166,6 millions de tonnes à Gasaat après de nouvelles découvertes. Et l'affirmation selon laquelle plus de 285 millions de dollars de financements de banques internationales de développement seraient déjà engagés dans les infrastructures ferroviaires et de traitement de la région est présentée comme un argument de réduction du risque : elle n'a pas été confirmée publiquement par les institutions concernées.

Le texte ne dit rien non plus de la position de l'État tunisien. Permis miniers, débouchés à l'export et capacité ferroviaire sont des actifs nationaux, et le Parlement a passé l'été à débattre des garanties de l'État à la CPG. Un projet privé à Kasserine et un redressement public à Gafsa se disputeront la même voie ferrée, la même eau et les mêmes capacités de traitement.

La question posée à Tunis

Le débat régional porte moins sur l'extraction que sur l'endroit où la valeur est captée. L'OCP marocain a construit sa position en descendant vers la transformation en engrais plutôt qu'en exportant la roche ; les documents stratégiques tunisiens fixent des objectifs de production sans avoir tranché la même question.

C'est à cette aune qu'il faut lire le programme. Une participation étrangère minoritaire, financée à des conditions américaines et assortie d'un droit d'approbation sur les documents, est un moyen d'amener du capital vers un gisement à l'arrêt — et, à lire le document, un moyen d'orienter qui d'autre pourra y investir. Qu'il produise aussi de la transformation, des emplois et des recettes fiscales en Tunisie dépendra de clauses qui ne sont pas encore écrites, et que négocieront des institutions tunisiennes, non un appel à candidatures.