KÉBILI — La Tunisie vient de récolter la plus importante production de dattes de son histoire : 404 000 tonnes, en hausse de 16,3 % sur la campagne précédente, et un seuil de 400 000 tonnes franchi pour la première fois. Une étude publiée le 1er août dans la revue Agricultural Water Management décrit ce que ce record a coûté sous terre.

Signé par Tarek Gasmi, Ramzi Guesmi, Slim Abdelbari, Soura Boulaares et Sajeda Albarghati, le travail croise données agricoles, climatiques et satellitaires pour Kébili, Tozeur, Gabès et Gafsa entre 2002 et 2024. En vingt-deux ans, la production des principales oasis du Sud a presque triplé. L'eau qui a rendu ce triplement possible provient très largement de nappes profondes qui ne se rechargent pas à l'échelle d'une vie humaine.

L'arithmétique de Kébili

Kébili représente environ 70 % de la production étudiée. S'appuyant sur les bulletins des commissariats régionaux au développement agricole, les chercheurs situent les prélèvements dans les nappes profondes du gouvernorat à 229 % des ressources renouvelables : le volume extrait chaque année équivaut à 2,29 fois la recharge annuelle estimée. Cela ne signifie pas que 229 % du stock total de la nappe ont été consommés, mais que le déficit se cumule d'une campagne à l'autre.

Les infrastructures de pompage ont suivi. L'étude recense environ 3 700 puits en 2008 contre plus de 10 600 en 2023, tout en relevant qu'une partie des forages échappe encore aux statistiques officielles — un écart qui tire le chiffre réel vers le haut.

Les mesures des satellites GRACE et GRACE-FO, qui détectent les variations du stockage terrestre de l'eau à travers le champ de gravité, vont dans le même sens. À l'échelle régionale, ce stock a diminué de l'équivalent de 16,6 centimètres d'eau depuis 2002 : il s'agit d'une perte globale sur une zone plus large que les quatre gouvernorats, et non d'une baisse uniforme de 16,6 centimètres du niveau des nappes. Après une relative stabilité au milieu des années 2000, le recul avoisine un centimètre par an.

Pourquoi les rendements n'ont encore alerté personne

L'irrigation a jusqu'ici protégé les palmiers des variations climatiques. L'extension des superficies, les nouveaux forages et les investissements ont même permis aux rendements moyens de Kébili de plus que doubler sur la période. C'est là le piège : l'indicateur que surveillent le plus agriculteurs et administrations est précisément celui que le pompage maintient au vert.

Les chercheurs relèvent toutefois un possible affaiblissement de cette protection : les rendements à l'hectare semblent devenir plus sensibles à la sécheresse de l'air lors des épisodes les plus chauds, signal surtout visible à Kébili. Ils le présentent comme exploratoire. Il ne démontre ni une baisse actuelle des rendements ni un lien de causalité établi avec l'épuisement des nappes.

L'enjeu économique est considérable : les exportations de dattes ont atteint près de 705 millions de dinars au 10 avril de la campagne 2025-2026, la Deglet Nour représentant environ 84 % des volumes exportés.

Ce que proposent les auteurs

L'étude formule une alerte plutôt qu'un constat d'effondrement, et ses auteurs ont rendu publics données et code afin que l'analyse puisse être vérifiée et reproduite. La conséquence qu'ils en tirent est méthodologique : suivre l'eau prélevée par tonne de dattes et non le seul tonnage ; intégrer les forages non déclarés aux statistiques avant d'espérer appliquer une règle d'allocation ; surveiller la sensibilité des rendements à la chaleur comme indicateur avancé. Au vu des données réunies, une récolte record ne prouve pas la solidité du système qui la produit.