LA GOULETTE — La statue de Notre-Dame de Trapani a quitté samedi l'église Saint-Augustin-et-Saint-Fidèle, portée sur un brancard par une dizaine d'hommes, et a traversé les rues de l'ancien quartier sicilien en direction du port, où les barques de pêcheurs — généreusement pavoisées pour l'occasion — ont reçu la bénédiction. La foule qui l'a suivie n'était pas, comme depuis plus d'un siècle, majoritairement catholique.
La procession a lieu chaque 15 août, fête catholique de l'Assomption. En Tunisie, elle a acquis un second sens qui a presque entièrement supplanté le premier : elle marque la fin de la saison des baignades.
Comment un rite sicilien est devenu une date du calendrier tunisien
L'origine est documentée et précise. En janvier 1848, le Bey de Tunis accorde un terrain à Monseigneur Sutter, archevêque de Tunis, pour y bâtir un lieu de culte. La procession elle-même est lancée au début du XXe siècle par des immigrés italiens venus de Trapani, en Sicile occidentale, installés dans la ville portuaire au nord de Tunis. Les archives de la paroisse font état de la procession du 15 août 1909 comme l'une des plus grandioses de l'histoire de La Goulette : la madone sortait de l'église et traversait les rues jusqu'à Tunis, accompagnée d'une troupe musicale.
Ce qui l'a rendue durable, c'est que chrétiens, juifs et musulmans la suivaient ensemble. Le quartier de la Petite Sicile était un lieu où ces communautés vivaient dans les mêmes rues, et la procession est devenue l'événement annuel collectif de la ville plutôt que l'observance religieuse d'une seule d'entre elles.
Elle disparaît brutalement au début des années 1960, au moment du départ des populations italienne et juive de Tunisie. Elle a été rétablie il y a quelques années et attire désormais des visiteurs d'Italie du Sud, venus par bus spécialement affrétés, dont certains calent leurs vacances tunisiennes sur cette date.
Ce qui subsiste, et ce qu'on lui demande
La formule que les Tunisiens emploient réellement parle de la mer. Les courants changent, les vagues montent et durcissent, les méduses arrivent ; le savoir reçu, transmis de père en fils sur plusieurs générations et vidé de tout contenu religieux, veut qu'après la sortie de la Madona on ne se baigne plus.
Cette transmission mérite d'être relevée pour elle-même. Un rite porté par une communauté aujourd'hui presque entièrement partie a été conservé par la population restée sur place, dépouillé de son sens doctrinal et reconverti en repère saisonnier. C'est l'un des rares fragments de la culture portuaire cosmopolite de la Tunisie qui soit encore pratiqué plutôt que commémoré.
Dans La Presse, Kamel Ghattas oppose au folklore l'avertissement pratique d'un maître nageur sauveteur de la plage de Raoued : ce n'est pas le calendrier qui rend la mer dangereuse, et traiter le 15 août comme une règle de sécurité est une erreur dans les deux sens. Les noyades survenues après la date sont expliquées par la tradition ; le drapeau d'interdiction hissé par la Protection civile, qui est le signal réel, n'est pas regardé. Son conseil est ordinaire — ne pas nager quand le drapeau rouge est levé, éviter les endroits isolés où personne ne repérerait un nageur en difficulté, et se rappeler que l'hydrocution ne tient pas compte du niveau de natation.
La question patrimoniale
Le rétablissement de la procession a jusqu'ici reposé sur la paroisse, sur les habitants de La Goulette et sur les visiteurs italiens, sans programme institutionnel. Ceux qui plaident pour sa préservation, notamment les auteurs qui l'ont décrite comme un symbole de coexistence religieuse, soutiennent qu'elle mérite le traitement que la Tunisie a accordé à d'autres pans de son patrimoine pluriel : documentation des archives paroissiales, restauration du bâti de la Petite Sicile, et inscription au calendrier culturel publié par le ministère des Affaires culturelles.
L'avancée récente de Sidi Bou Saïd vers une reconnaissance au patrimoine mondial montre que l'État sait se mobiliser lorsqu'un dossier est constitué. La Madone de Trapani a cette qualité plus rare d'être une pratique vivante et non une façade conservée — et ce sont les pratiques vivantes qui disparaissent sans bruit, comme celle-ci l'a déjà fait une fois.